Il avait l’assurance des mâles sûrs d’eux, beau, confiant que son charme pourrait réduire en cendre toutes les résistances qu’il pouvait rencontrer sur son chemin. Il avait la possession des autres facile : sa sœur Piko qui devait se soumettre à ses rêves territoriaux et marcher au pas, et nous ses humains qui étions là pour répondre à tous ses besoins. Et rapidement à part ça. S’il n’avait pas été opéré, oh qu’il aurait eu son lot de prétendantes félines, le monsieur, elles auraient fait la file pour un instant avec lui !
La vie pour monsieur Genji n’a pas été facile. Juste pour se remémorer de toutes les énergies que nous lui avons consenties, nous avons dû le sauver d’une mort certaine à quatre ou cinq reprises. Minimum. Il était asthmatique, avait des allergies alimentaires et/ou le syndrome de l’intestin irritable, s’apparentant à la maladie de Crohn, il avait aussi un souffle au cœur. Des problèmes de constipation, de bouchon dans les intestins aussi en dernier. Chacun de ses problèmes de santé étaient pour nous une nouvelle aventure. Nous n’avions jamais rien vu de tel chez les autres chats qu’Adèle et moi avions eus auparavant dans nos vies jusqu’à présent.
Soit dit en passant, nous n’avons jamais gardé Genji, ni Piko, en vie au détriment de leur qualité de vie, nous ne sommes pas égoïstes à ce point. Pour nous, le facteur de qualité de vie a toujours été essentiel : aimer les félins c’est aussi aimer leur petit côté sauvage qu’ils ne réservent qu’à eux mêmes, leur élégance, leur flexibilité, leurs prouesses athlétiques. Anéantir toute cette beauté à coup de médicaments seulement pour étirer leur temps de vie pour notre propre plaisir nous semble inhumain, nous en sommes incapables. Donc malgré notre grande peine, nous avons toujours gardé en tête qu’il viendrait un temps où il faudrait faire un choix déchirant et que nous saurions reconnaitre cet instant même si un immense chagrin d’amour serait alors inévitable.
Pour son asthme, il avait l’habitude de s’abreuver dans les éviers alors au début nous pensions qu’il avait avalé de l’eau par le nez en buvant. Au bout de quelques mois, suite à un déménagement où les éviers ne lui étaient plus accessibles à cause de leurs formes, nous nous sommes aperçues qu’il continuait à s’étouffer ce qui a allumé une lumière rouge dans nos têtes. Nous nous sommes aussi rendues compte que ses lèvres, son nez et ses oreilles qui étaient roses, tournaient un peu au bleu/mauve quand il s’étouffait. Alors ce fut la panique ! Visite chez le vétérinaire, tests pour se faire dire qu’il était asthmatique. Pompes, une bleue et une orange à administrer au besoin. Pas facile de faire respirer un chat avec une pompe. Recherche sur Internet pour trouver le Aerokat et se le procurer à la clinique d’urgence vétérinaire DMV en toute vitesse.
Il faut dire que tout comme mademoiselle Piko, Genji était un doux. Jamais de coups de griffes ou de morsures ou même de séances de « crachage » : tous les deux nous faisaient grande confiance. La seule chose qui était drôle quand même, c’est que Genji retenait son souffle pour ne pas respirer les pompes qui lui sauvaient la vie. Alors fallait patienter puis au bout d’une minute il se remettait finalement à respirer dans le tube. Ouf !
Son asthme partait et venait, aucunement relié, à ce que nous pouvions voir, aux saisons. Mais quand une crise arrivait à brûle-pourpoint, sans avertissement, c’était le branle-bas de combat : courir après les pompes et le Aerokat (que nous laissions dans un point central de l’appartement pour un accès rapide et facile peu importe où la crise avait lieu) et lui administrer les médicaments en toute vitesse, nos cœurs battants d’espoir que tout irait bien et qu’il s’en tirerait encore cette fois.
Pour les allergies alimentaires/syndrome de l’intestin irritable de Genji, ça nous a pris aussi un certain temps et les vétérinaires… Ouf ! Quoi dire des vétérinaires ? Au tout début quand nous avons adopté Piko et Genji, les vétérinaires se servaient plus de leurs instincts pour les diagnostiques puis Deus sait ce qui s’est produit mais ils ont pris le virage de la médecine pour les humains et là ça fonctionne qu’à coup de tests plus souvent inutiles, comme s’ils s’amusaient à donner des coups d’épée dans l’eau voir si cela ne rapporterait pas un poisson.
Nous avions une vétérinaire qui les suivait depuis qu’ils habitaient avec nous et pour Genji cet été-là, elle nous a fait dépenser 2 000 $ en tests complètement non reliés entre eux, complètement loufoques, sans queue ni tête. Elle qui était si ouverte aux traitements alternatifs carburait maintenant à coups de radiographies, échographies, biopsies (que nous avons refusé parce que tout simplement trop pour notre doux monsieur Genji), etc. Alors nous avons questionné notre entourage, avons fait encore des recherches et nous avons trouvé un vet qu’on nous disait être « un vieux de la vieille ». Nous étions méfiantes mais bon c’est pas comme nous avions un paquet d’autres alternatives à piger dedans. Un rendez-vous, descriptions des troubles de santé de Genji, sans aucun test, il nous dirige vers une cause possible : allergies alimentaires et/ou syndrome de l’intestin irritable qui causerait(ent) ces diarrhées à répétitions. Nous changeons son alimentation pour une alimentation spécialisée et oh ! victoire ! Un rendez-vous de 65 $ et solution à un problème grave où un chat de 18 livres en était venu à peser que neuf livres et qui dépérissait à vue d’œil, au lieu de 2 000 $ de tests SANS aucune solution ou piste à suivre pour tenter trouver la source du problème.
Par rapport à ce changement chez les vétérinaires… Pour alléger son asthme, nous l’avons amené pour des traitements d’ostéopathie au cas où ses efforts de toux auraient causé un débalancement ou des déplacements dans son corps. Bien qu’il détestait le faire paraitre, Genji aimait beaucoup les douces manipulations et le soulagement que cela lui apportait : il ne démontrait pas un sale caractère lors des traitements, loin de là, seulement du bougonnement avec ses sourcils froncés comme le font les entêtés. Nous avions aussi pensé à des traitements d’acupuncture chez la vet Haltrecht. Les sessions d’acupuncture étaient comiques. On voyait Genji, avec des aiguilles partout sur le corps, ramper la bedaine par terre et aller se cacher derrière le divan dans son bureau. Une pelote d’aiguilles ambulante notre Genji ou un Hellraiser pour les goths romantiques. Bref, n’empêche pour ceux qui ne croit en la médecine alternative, c’est la docteure Haltrecht qui nous avait fait remarquer la gravité de ses crises d’asthme qui ne devaient pas être prise à la légère, chose que sa vet régulière à l’époque ne nous avait pas mentionné. Haltrecht lui avait aussi prescrit en plus de ses pompes, des herbes chinoises. Et sa condition s’était beaucoup améliorée de sorte que nos interventions par la suite étaient plus espacées puisque ses crises étaient plus rares. Nous avions eu aussi comme vétérinaire le formidable docteur Guindon, un homéopathe qui a créé les granules pour animaux (brevets maintenant vendus au laboratoire Boiron), un homme patient, doux, attentif qui est maintenant parti à sa retraite et dont la profession mourra probablement avec lui puisqu’à notre dernière visite, il était triste de nous dire qu’il ne voyait pas de remplaçants parmi les vétérinaires modernes, l’école vétérinaire ayant effectué un virage « médecine humaine ». Il était parti en Europe à un moment donné lors d’une pause de sa pratique vétérinaire régulière pour apprendre l’art de l’homéopathie qu’il voulait appliquer aux animaux parce que moins violente et invasive que les traitements médicaux usuels. D’où son immense tristesse, sa meurtrissure et son désarroi face au changement de cap de l’école vétérinaire, il déplorait qu’elle formait maintenant des machines à générer des dollars au lieu de vrais vétérinaires et notre expérience nous confirme qu’il disait vrai.
Avant le rendez-vous pour l’euthanasie, jeudi le 6 septembre 2012 à 19:00 heures, l’après-midi était interminable et trop court à la fois. Une vie qui s’en va, quel instant grave, pesant, solennel. Je l’ai photographié parce que si jamais je viens qu’à oublier la couleur de sa fourrure ou de ses yeux, je veux pouvoir me rappeler, me dire « Ah oui ! C’est vrai ! Et il était tellement beau !… ». Je lui ai tenu compagnie sur le divan où il dormait et, stupéfaction, il m’a pris la main avec sa patte, un geste que sa sœur Piko faisait tout le temps quand elle était proche de nous mais que lui ne faisait jamais. J’ai pensé au vide qu’il y aurait dans l’appartement quand il n’y serait plus et mon cœur s’est brisé en un milliard de morceaux, chaque morceau avec sa propre douleur personnelle. Je sais que je serai bien quand ces morceaux un jour deviendront plus légers et iront rejoindre les étoiles. Mais ce sera pour plus tard. Présentement, je suis honorée d’avoir eu comme compagnons adorables et fidèles Genji et sa sœur Piko, d’avoir gagné leur confiance, d’avoir eu la chance de les observer, de rire, de m’être inquiétée pour eux, d’avoir fêté des petites victoires en leurs noms, d’avoir appris pour le futur, d’avoir eu ma vie immensément enrichie par leurs essentielles présences.
Le rituel de l’euthanasie (j’appelle ça un « rituel » parce qu’en mettant les pieds dans le tout petit bureau de notre vet pour l’acte, sachant l’immense finalité qui allait s’en suivre, je me suis violemment remémoré la journée de l’euthanasie de Piko quelques 18 mois auparavant et j’ai égoïstement considéré momentanément fuir, sortir, m’en aller dans la rue et ne plus revenir),le rituel donc s’est déroulé au début comme prévu, c’est à dire une injection pour l’endormir comme s’il allait se faire opérer, mais un sommeil dont il ne se réveillerait jamais… Mais par la suite les choses se sont quelque peu enrayés. Le vet a essayé d’injecter la potion létale dans une patte avant, puis dans l’autre. Notre beau Genji, qui dormait si profondément, sa pression était trop basse ce qui fait que quand le vet enlevait le tourniquet, le poison ne se faisait pas aspirer vers le cœur. Donc il a fallu qu’il injecte directement le cœur. Il nous a dit qu’à cause du sommeil, Genji n’éprouvait aucune souffrance. Une injection, le stéthoscope pour écouter le cœur. Genji avait cessé à un moment donné de respirer mais le vet entendait encore un faible battement de cœur ce qui a nécessité une deuxième injection. Puis son cœur s’est tu pour toujours. Notre garçon n’existait plus. Toute une époque venait de s’évaporer sous nos yeux puisque Piko et Genji nous les avions eus au tout début de notre relation, Adèle et moi. Le vide était assourdissant.
Une chose que le vet nous a dit et qui nous a fait voir probablement pourquoi le comportement de Genji ces derniers temps était si erratique. Lors de l’une des injections au cœur, le vet avec sa seringue a aspiré pour faire de la succion et un liquide est sorti. Il soupçonne que l’enveloppe du myocarde contenait du liquide, beaucoup de liquide (péricardite) et ça ce n’était vraiment pas un bon signe à son âge avancé et que ce n’était qu’une question de temps avant que les choses aillent vraiment mal à la maison pour notre brave garçon.
Donc, un petit conseil pour ceux qui ont des animaux de compagnie. Quand un animal qui a toujours été impeccable, propre, se met à uriner ou à déféquer là où il ne devrait pas le faire, il y a un problème, et dans le cas de nos deux félins, des problèmes graves de santé. Ce comportement qu’on trouve d’abord insultant, c’est leur bouton de panique, c’est leur façon de nous dire « Au secours ! Je ne vais pas bien du tout, là ! Aide-moi ! » parce qu’ils ne peuvent utiliser le langage pour nous le dire.
Ce soir-là après le vet, pour la première fois en près de 17 ans, j’avais tout mon côté du lit pour moi. J’aurais préféré et de loin, me lever avec des courbatures à force de m’être pliée durant mon sommeil aux exigences « territoriales et spatiales » de nos petits félins plutôt que d’avoir eu tout cet espace parce que soudainement mon côté du lit est devenu beaucoup trop grand.
Les jours seront peuplés d’un nombre incalculable de constatations de tous les gestes posés pour une co-habitation facile et sécuritaire avec nos petits félins. Le simple fait de reculer ma chaise avec un regard derrière de moi pour être certaine que je n’écraserai pas des pattes ou une queue, par exemple. La façon dont un vase est placé sur une tablette. Chacun de ces gestes sera un rappel de ce qui n’est plus. L’espace réservé au bac de litière, leurs bols de nourriture, leurs bols d’eau deviendront des vides qui nous rappelleront des moments de notre vie à quatre.
Je lui ai demandé toute la journée de ce 6 septembre de se rappeler de nous quand il le pourra et aussi de dire un beau bonjour et faire un tendre câlin à sa sœur Piko de notre part dans le ciel des chats. Parce qu’il faut bien s’accrocher à quelque chose de plus élevé qu’un chagrin qui semble inconsolable. Comme par exemple aux étoiles.
Nous aurons bientôt deux urnes contenant des cendres à être remises en liberté dans les Laurentides. Nous avons toujours celle de Piko mais nous n’avons jamais été capables de le faire avant. Maintenant que son frère aussi est parti la rejoindre, nous pensons que le temps est bon et propice d’ouvrir pour eux tout l’univers et son immensité…
Bon voyage petit, tout petit bonhomme. Nous ne t’oublierons jamais, une parcelle de toi a son coin au chaud dans nos cœurs. Et un merci infiniment respectueux.



